Comment assurer sa pérennité et épouser les révolutions de son temps quand on exerce l’un de plus anciens métiers du monde ? Thierry, Claude et Laurent Zahnd sont à la tête de la plus grosse scierie de Suisse romande, la deuxième à l’échelle nationale. Une réussite emblématique, mais fragile, qui pointe du doigt les risques permanents auxquels sont exposées les ressources locales.

Le réchauffement climatique et l’impulsion venant des individus d’accélérer la transition vers des sociétés et des économies moins gourmandes en carbone représentent une réelle opportunité pour la filière du bois. Mais la concurrence et la mondialisation conduisent à des aberrations du système auxquelles cette filière n’échappe pas. La France et la Suisse ont l’une des plus grandes forêts d’Europe, mais elles importent du bois et des produits en bois. Une grande quantité d’arbres abattus dans nos régions part en effet directement en Chine et revient en bonne partie sous forme de meubles, une fois transformée à moindre coût, à l’autre bout de la planète. Ce constat vaut aussi pour le domaine de la construction, régulé, dans le cadre des marchés publics, par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Cette dernière impose que ce soit l’offre économiquement la plus avantageuse qui l’emporte, ce qui donne lieu à des scénarios quelque peu cocasses, tels la présence de fenêtres en bois tchèques à Berne, dans le Palais fédéral.

BOIS DE CHAUFFAGE : UNE ALTERNATIVE AU NUCLEAIRE ?

Reconnue pour être exemplaire sur le plan environnemental (bilan carbone neutre et approvisionnement local), l’énergie bois souffre encore de l’a priori lié aux émissions locales de poussières, ce qui ternit son image quand bien même cette problématique est aujourd’hui résolue. S’il est vrai que le problème des particules fines subsiste pour les chauffages à bois individuels, à alimentation manuelle, ou les exploitation vétustes, il est aujourd’hui totalement dépassé avec les installations modernes. Contrairement aux idées reçues, les centrales de chauffe modernes, entièrement automatisée avec les systèmes actuels de filtrages, constituent une des solutions les plus propres, et à même de respecter les normes sanitaire de protection de l’air, très strictes et renforcées ces dernières années (Ordonnance fédérale sur la protection de l’air, OPair, en Suisse et au niveau européen, les directives (2004/107 et 2008/50/CE). Le bois est déjà la deuxième plus importante énergie renouvelable en Suisse, après l’hydroélectricité, et la première en France. Couvrant plus de 4,5 % des besoins en chaleur en Suisse, et 4 % en France, il joue un rôle majeur dans l’approvisionnement énergétique durable et respectueux de l’environnement dans nos régions et n’est pas près d’en rester là. La stratégie énergétique 2050 en Suisse et la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) en France misent sur les énergies renouvelables indigènes et positionnent le bois comme l’une des alternatives crédibles au nucléaire et au chauffage au mazout et au gaz, d’autant que dans les deux pays, la ressource bois est largement sous- exploitée.

Sources : Observatoire économique / Interprofession nationale de la filière forêt bois, pour les données françaises et Energie-bois Suisse

ENERBOIS

Fruit du partenariat entre Romande énergie et la scierie Zahnd, Enerbois est la plus grande installation biomasse de Suisse romande.
➔ La quantité de CO2 dégagée lors de la combustion correspond au CO2 que le bois a absorbé tout au long de sa vie.
➔ Les pellets produits permettent de chauffer 5 000 ménages, la production d’électricité de 30 millions de kWh/an couvre la consommation de 8 300 ménages par an et la production de chaleur s’élève à 36 millions de KWh/an.
➔ Issue des gaz de fumée de la centrale, la chaleur permet de sécher le bois de la scierie et de chauffer plusieurs bâtiments.
➔ Les sous-produits de bois étant valorisés sur place par la production d’électricité, de chaleur et de pellets, ils ont contribué à réduire le trafic de près de 2 000 camions par année.

EN SAVOIR +

Le pellet de bois est un cylindre de 6 millimètres de diamètre, composé de sciure sèche ou de copeaux pressés. C’est un produit entièrement naturel qui se caractérise par une haute densité énergétique : deux kilos de pellets correspondent à un litre de mazout.

RESTER CONCURRENTIEL

Pour préserver son avenir et éviter d’être court-circuitée par des pays offrant des coûts de production bien plus bas, la Scierie Zahnd, fondée en 1904, a opté invariablement depuis 30 ans pour deux choix stratégiques : l’automatisation au service de la qualité d’une part et la spécialisation sur le sciage des résineux d’autre part (30 % de sapins et 70 % d’épicéas, écartant totalement les feuillus). « Avec le temps, nous nous sommes hyperspécialisés et avons réinvesti dans la technologie, excepté l’année de l’abandon du taux plancher du franc face à l’euro, pour nous concentrer sur un seul créneau. Investir, encore et toujours, est la seule façon à nos yeux de prospérer. Il suffit de regarder autour de nous : plus aucune scierie de taille moyenne ne subsiste », explique Thierry Zahnd (en photo ci-contre). L’entreprise familiale a ainsi atteint une taille critique, passant de trois salariés en 1983 à quarante cinq et assurant une production de 165 000 m3 de bois par an, loin devant les autres scieries de la région qui, à une exception près, ne dépassent pas les 3 à 4 000 m3 de bois. Cette mue s’est opérée, il y a trente ans, grâce à la sagesse intuitive du père des actuels dirigeants, et a donné naissance à une véritable institution, dans un contexte pourtant particulièrement défavorable aux industries traditionnelles. « Outre la Suisse, nous rayonnons à présent à l’étranger, en France, en Belgique, et en Italie notamment. L’exportation représente près de 65 % de notre volume », poursuit Thierry Zahnd. « Notre bois provient à 95% de la forêt suisse et est certifié COBS ». Malgré des taux de change désavantageux et une législation plus stricte en Suisse, notamment dans le domaine des transports, qui rendent plus ardue la compétitivité de ses produits vis à vis de la concurrence, la scierie tient son cap. « Notre attractivité repose sur la qualité de nos produits et services qui compensent nos tarifs plus élevés. Notre fiabilité, le respect des délais de livraison, deux à trois semaines en Europe, mais une semaine en Suisse, et la capacité à fournir un bois séché et conditionné, répondent en effet aux tendances d’une demande de plus en plus exigeante. »

VALORISER LES SOUS-PRODUITS DU BOIS

Mais l’intelligence de l’exploitation repose aussi sur la valorisation de toute la matière, en particulier les sous-produits. Si 58 % du rendement alimentent le marché en bois de construction et en bois d’emballage certifiés, les 42 % restants, constitués de bois déchiquetés (écorces, sciure et plaquettes) sont entièrement valorisés sur le site dans la Centrale biomasse Enerbois installée à côté de la scierie. Mise en service en 2010, elle produit de la chaleur, de l’électricité et des pellets. Le potentiel énergétique, environnemental et économique des sous-produits est considérable. Aujourd’hui l’énergie, demain d’autres marchés… Le bois cache encore quelques vertus et défis que les scieurs de la 5e génération ne tarderont pas à relever.

Sophie Barenne

 

Cet article est paru dans votre magazine L’EXTENSION / DIAMANT ALPIN Décembre 2018-Janvier 2019. Il vous est exceptionnellement proposé à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité de nos publications papiers et/ou numériques, et pour soutenir la presse, vous pouvez vous abonner ici.

 
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